Comment être un vrai papa féministe ?

Le manuel du papa féministe.
Le manuel du papa féministe.
Oui, on peut être autoritaire et sensible à la cause des femmes, "paternel" et attentif, role model et vulnérable. En 2020, les papas féministes imposent leurs voix. Mais en quoi cela consiste au juste ? Voici notre petit manuel.
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Barack Obama qui déboulonne la masculinité toxique en s'adressant aux générations de demain ("L'idée que se définir en tant qu'homme dépend du fait de rabaisser autrui ou de le dominer, ça c'est une vieille vision"), Channing Tatum qui ne craint pas de s'afficher en super papa (et auteur de livres pour enfants) entouré de licornes, The Rock qui partage au grand public ses "rituels père/fille" ("Passer tout ce temps à la maison avec mes filles est une réelle bénédiction")... Elles sont nombreuses, les célébrités à vanter les vertus d'une éducation plus libre, moderne, aimante, placée sous le signe de l'écoute et de l'empathie.

Des people, mais surtout des papas, qui vont à l'encontre des stéréotypes de genre, prônent la sensibilité et se plaisent à ringardiser cette vieille chose dépassée que l'on appelle "virilité". Des pères féministes, en fait. Oui, comme les influents Father of daughters et Dad Download qui, sur Instagram, partagent à leurs centaines de milliers d'abonnés leur propre vision d'une paternité progressiste, valorisant le dialogue et le potentiel de leurs filles, assumant leurs responsabilités de père avec intelligence et légèreté.

Mais pas besoin d'aligner les followers pour être un papa féministe, sachez-le. La preuve, voici notre petit guide perso du père (presque) parfait.

Envoyer paître les normes sociales

On dit des papas "woke" qu'ils sont éveillés, on pourrait dire qu'ils sont éclairés. Etre un père féministe, c'est simplement apporter un autre éclairage sur son quotidien, et avoir le souci du détail. Se dire par exemple que le bleu n'est pas cantonné aux garçons, ni le rose aux filles. Faire gaffe aux stéréotypes de genre que, soi-même, l'on a pu vivre et éprouver durant l'enfance. Sans forcément culpabiliser à la moindre contradiction perso.

Cité par GQ, le truculent livre The Father of All Dad Guides: From A (doring) to Z (addy) de Madeleine Davies et Tara Jacoby, à destination des nouveaux pères, évoque d'ailleurs ces paradoxes propres à ce processus si peu fastoche que l'on nomme l'éducation. "Les filles peuvent porter du bleu et les garçons du rose parce que le genre est une construction sociale. Mais les filles peuvent aussi porter du rose parce qu'il n'y a rien de dégradant dans les démonstrations manifestes dites 'de féminité'", expliquent en ce sens les autrices.

Le plus important, au fond, est d'avoir conscience des normes sociales et de leur potentiel aliénant, afin de mieux les devancer. Ou comment (re)penser une éducation sans la noyer d'injonctions à la féminité - ou à la masculinité.

Déboulonner la masculinité toxique

Et justement ! C'est là l'un des grands points de l'affaire : la masculinité. Ou plutôt, la masculinité toxique. Cet attirail d'attitudes virilistes que bien des parents accolent à leurs garçons dès le plus jeune âge, comme une sorte d'héritage. La masculinité toxique, c'est le fait d'affirmer : un garçon ne doit pas pleurer. Un garçon doit se battre. Restreindre ses émotions "négatives", sauf quand elles s'intègrent à un contexte de compétition. Des notions qui conditionnent aussi bien les garçons que les filles - jugées "plus faibles", sensibles, inférieures.

Et s'il était grand temps de s'en défaire ? A l'inverse de ces gros traits du vieux monde, la revue Image porte aux nues "l'intelligence émotionnelle". Cela consiste, entre autres, à encourager l'empathie et la bienveillance. Créateur de Everyday Girl Dad, un site visant à sensibiliser les hommes au féminisme, Mike Reynolds prône du côté du magazine Metro les vertus d'une éducation non viriliste et beaucoup moins hétéronormée. En rappelant par exemple à son enfant "que les garçons peuvent épouser les garçons et les filles peuvent épouser des filles". Rien de tel, dit-il, pour les inciter à "embrasser les différences et toutes les identités".

Surtout que considérer la masculinité toxique de son enfant, c'est enfin s'interroger sur la sienne. Un père doit-il être (sur)protecteur ? Gueuler plus qu'il n'en faut ? Considérer la vie comme une lutte où il s'agit d'être le plus combatif ? On l'imagine, toute parole de papa est aussi une introspection d'adulte.

Contrer les stéréotypes nuls de la paternité

Vous l'aurez deviné, être un papa féministe, c'est prendre le contre-pied de bien des schémas parentaux. Des figures paternelles que nous vendent société, films, séries, médias. Au devant de tous ? Le stéréotype cliché du papa-ado, du père irresponsable et immature (mais forcément attachant), débordé dès qu'il faut changer des couches et qui, à en croire bien des fictions (et des comédies nulles avec Franck Dubosc) serait la norme. Tel que l'avance ce tacle de Slate, on en a marre de ces pères moins cocasses qu'odieux et inconscients.

Autres images à dégager fissa ? Mike Reynolds en a plein. Le papa avec un fusil de chasse protégeant sa fille, le papa menaçant tous ses "prétendants", ou encore ce daron qui saisit la moindre occasion pour montrer ses biscotos à sa progéniture... Pour l'auteur, ce sont des représentations non seulement ringardes mais aussi "néfastes" et "grossières". Là encore, il serait peut être temps de changer un scénar un peu trop sacralisé.

Etre ouvert et attentif

Alors, que faut-il être ? Ou faire ? Et bien, privilégier l'ouverture d'esprit qui manque à toutes ces perceptions biaisées citées plus haut. Un père féministe ne relègue pas tout "à maman" et n'exclue pas de sa vision ce qu'il pourrait considérer comme des "trucs de filles". L'achat de protections périodiques, par exemple, ne doit pas être un tabou. Quand ils sont relégués ou exclus de la conversation, certains sujets suscitent gêne et complexes.

 

Ouvert, il l'est également à tout sujet de discussion, dont il peut débattre avec sa propre subjectivité, non sans avoir à asséner son opinion comme une écriture sainte. Si si, c'est possible. Voix d'enfants comme d'adultes s'enlacent alors autour de la table à manger sans notion d'illégitimité ou d'infériorité. Et c'est notamment essentiel quand il est question de conversations entre père et fille. L'actrice et réalisatrice de la série-culte Fleabag Phoebe Waller-Bridge explique chez Image que sa confiance en elle doit beaucoup à son père, qui lui a toujours dit et répété : "Utilise ta voix".

Valoriser sa fille et sa singularité, c'est avant tout écouter cette voix et lui faire savoir que son oreille sera toujours attentive. Admettre ses erreurs, également, et faire preuve d'humilité. Ce respect-là semble naturel pour bien des nouveaux pères. Comme le blogueur et féministe J. Warren Welch, qui confesse les prémices de sa militance : "Quand j'étais enfant, j'ai vu ma mère, et d'innombrables autres femmes extraordinaires, accepter comme un fait que leurs opinions étaient forcément subordonnées. Et cet état d'esprit ne me convenait pas".

Il n'est jamais trop tard pour rectifier les choses.

Diversifier la bibliothèque

Pas besoin de grandes tirades pour se dire plus éveillé. Cela passe aussi par une attention certaine accordée à ce que consomment vos enfants. Ce qu'ils lisent, par exemple. Madeleine Davies et Tara Jacoby sont les premières à vous le recommander, pas la peine de se cantonner "aux histoires de chevet habituelles" quand on peut épicer les étagères "d'une théorie féministe légère". Aujourd'hui, bien des livres pour enfants, inventifs et fantaisistes, dénotent par leurs valeurs inclusives, progressistes et pédagogiques, solidaires, écologistes...

Des récits d'auteurs, et d'autrices, qui disent l'importance de l'égalité entre filles et garçons ou de la cause animale, démolissent les stéréotypes de genre, évoquent aussi bien l'anti-racisme que l'homoparentalité. Par exemple ? Vive la danse ! de Didier Lévy et Magali Le Huche, Libérez-nous de Patrick George, Jean a deux mamans d'Ophélie Texier... Adéquat pour changer un brin de Tchoupi. Faites chauffer la carte de bibli.

Ne pas imposer "son" féminisme

Gaffe à ne pas saouler vos enfants, votre compagne ou votre compagnon avec votre propre "éveil". Il ne faut pas que du refus des injonctions émergent de nouvelles injonctions, surtout si tout cela finit par brimer la parole ou l'esprit de vos chères petites têtes blondes. C'est le papa "woke" J. Warren Welch qui se pose directement la question, ô combien rhétorique : "Ne serait-ce pas la définition même de la misogynie si j'essayais de leur imposer un type spécifique de féminisme ?". Et le blogueur de poursuivre : "Pour moi, le féminisme signifie simplement donner à mes filles les moyens d'être le genre de femmes qu'elles veulent être". CQFD.

Ne pas l'être qu'avec ses enfants

Le petit plus du père féministe, c'est que féministe, il ne l'est pas qu'en tant que papa. Non, il le reste à l'extérieur du domicile familial. Car l'idéal qu'il affectionne dépasse, et de loin, le pas de sa porte. Papa de 33 ans et créateur du site Woke Daddy, Ludo Gabriele l'explique à The Independent : "Je veux juste vivre dans un monde où ma fille peut chercher un emploi et être embauchée pour ses compétences, et non jugée sur son apparence, où son salaire n'est pas moindre, où elle n'est pas sexualisée au quotidien".

 

Au quotidien, justement, le papa "woke" conserve sur lui ses convictions et ses indignations. Contre le sexisme, l'homophobie, le racisme, la transphobie. Ce n'est pas parce qu'il va côtoyer d'autres parents qu'il doit la mettre en veilleuse, c'est même l'inverse. "Se positionner contre les discriminations devrait être la base en tant que parent, rien d'extraordinaire. Il est de la responsabilité des hommes de défier les autres hommes sur ces choses !", ajoute Mike Reynolds. C'est de cela dont il s'agit : faire de la parentalité une forme de militance au quotidien.

"Il faut utiliser votre voix pour lutter contre les injustices dont vous pourriez être conscient, mais aussi savoir quand prendre du recul, écouter et laisser les autres parler", définit à l'unisson la revue Image. Ecouter ? Une gageure pour tous ceux qui aiment à pavoiser. Mais changer les choses suppose parfois de laisser son orgueil au placard.