Pourquoi est-il temps de "déconstruire" la beauté ?

"Déconstruire la beauté", le podcast qui épingle les diktats racistes
"Déconstruire la beauté", le podcast qui épingle les diktats racistes
Tous les mois, le podcast "Déconstruire la beauté" invite une femme à livrer son vécu, ses expériences au sein d'une société aux standards physiques excluants. Une écoute passionnante, bienveillante et militante. Entretien avec sa co-créatrice, Marie Laure.
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Derrière le podcast Déconstruire la beauté, il y a Marie Laure et Kim. Deux amies de longue date qui ont d'abord transformé leur relation en un business engagé : Oshun, une marque dont le but est de "vulgariser les extensions et les perruques comme un accessoire", nous explique Marie Laure.

Ensemble, elles sourcent leurs mèches garanties 100 % naturelles, 100 % vierges et d'une qualité irréprochable au Vietnam, pays d'origine de Kim, et proposent un produit éthique de bout en bout. "Même si on a bien conscience que parfois porter ces accessoires peut découler d'un complexe", poursuit la co-fondatrice.

Ce complexe, ou plutôt ce qu'il cache, elles ont décidé de l'adresser par le biais d'un deuxième projet : leur podcast. Une façon de valoriser la parole de nombreuses interlocutrices, de recueillir leurs récits et de ne surtout pas juger leurs décisions - souvent lourdes de sens. Marie Laure poursuit : "Ce que l'on défend avec Kim, c'est le droit des femmes de faire leurs propres choix sans subir d'injonction de la société, mais aussi de leur famille et de leur entourage."

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, dans le long cheminement qu'incarne la déconstruction de la beauté : de remettre en question ce que dicte la société, d'identifier le racisme qui nourrit les standards et diktats auxquels celle-ci s'attache et de réussir à ne plus les tolérer. Autant de sujets que l'on a abordés lors d'une longue conversation.

Terrafemina : Pourquoi faut-il déconstruire la beauté ?

Marie Laure : C'est fondamental. Dès qu'on naît, on est sous le regard de l'autre. Le regard de nos parents, de la société, de nos camarades de classe. Et puis, celui que l'on pose sur soi-même. Et quand tu ne te vois jamais nulle part, que tu n'es ni représentée à la télé, ni dans les médias, tu penses que tu es moche. Car si tu n'es pas représentée c'est que tu es moche, tu n'es pas beau ou belle à voir. Et je parle en connaissance de cause.

Je suis Haïtienne, je suis née et j'ai grandi en France, et ce n'est pas facile de grandir dans une société où tu ne te vois nulle part. Sauf dans les séries américaines. Mais en France, rien. Tu n'existes pas. Alors que c'est ton pays.

Dans Hélène et les garçons par exemple, il n'y avait pas de Noir·e·s. Dans Premier baiser, il n'y avait pas de Noir·e·s. Les Noir·e·s étaient dans Le Prince de Bel Air. C'est très dur de te construire comme ça. Après, tu grandis, tu développes des stratégies, tu comprends pourquoi tu n'existes pas.

Ton emploi du mot "stratégie" est parlant. Dès petite, tu te rends compte que dans ton propre pays, il faut que tu ruses, que tu copies quelque chose que tu n'es pas.

M. L. : Exactement, tu réalises très jeune que telle que tu es, ça ne va pas être assez. Dès l'école par exemple, les garçons font la liste des plus belles de la classe. Et tu saisis très vite que la plus belle, c'est toujours Amandine, la blonde aux yeux bleus. Et que toutes les Noir·e·s sont en bas de la liste !

Dès l'enfance, tu comprends que dans les standards de beauté, t'es en dessous. Que tu n'as pas la peau claire, que tu n'es pas blanche et que c'est comme ça : tu n'es pas au même niveau.

Justement, comment s'est passé le moment où tu t'es dit que ça ne pouvait plus être "comme ça" ?

M. L. : Je pense déjà que j'ai eu de la chance : mes parents m'ont beaucoup dit que j'étais belle. J'avais confiance en moi. Après, il y a eu mon rapport à mes cheveux. Je mettais tout le temps des extensions, et j'ai fini par m'interroger moi-même, il y a quelques années. Je me suis demandée pourquoi, même entre les poses de perruque ou de tissage, je ne laissais jamais mes cheveux au naturel. Je les couvrais.

Et je me suis dit : quand j'aurais une fille, elle ne verra jamais mes cheveux et elle va faire comme moi. Elle va se dire qu'elle ne doit pas les montrer et elle va mettre des perruques. Elle vient de là, ma déconstruction.

Comment le racisme ordinaire présent en France et dans la société occidentale est-il intrinsèquement lié à la beauté ?

M. L. : Vaste sujet ! Dans un contexte de dating par exemple, il y a la fétichisation, l'exotisation, les termes animaliers associés aux femmes noires. Et puis, en France, on te demande toujours d'où tu viens, assorti d'un commentaire. "Ah, tu as la peau claire pour une Haïtienne", j'entends parfois. Certains touchent les cheveux pour voir la texture.

Il y a également le réflexe de toujours comparer les femmes noires à des hommes quand elles sont musclées. Serena Williams, Aya Nakamura... Tout le temps, on veut t'enlever ta féminité. Car si tu ne corresponds pas à une petite chose fragile type Kate Moss ou Vanessa Paradis, tu n'es pas féminine. Et alors si tu es grosse, noire, dark skin, tu subis racisme, sexisme, grossophobie. C'est la totale.

Je me souviens de Matthieu Delormeau qui avait qualifié Aya Nakamura de "Madonna de banlieue". Ça, c'est raciste. Pourquoi est-ce qu'il se sent obligé de rajouter "de banlieue" ? Parce qu'il veut dire "Madonna noire", ce qui est une insulte dans sa bouche. On le sait très bien. Il le sait très bien. Le traitement médiatique des femmes noires, quand elles sont foncées, est toujours raciste en plus de misogyne. On dégrade leur apparence.

Dans un épisode, tu parles de colorisme comme d'un fléau initié par les Blanc·he·s mais qui est reproduit au sein des communautés afrodescendantes ou africaines.

M. L. : Tout à fait, on reproduit les normes occidentales. En s'éclaircissant la peau, en dévalorisant les traits dits "négroïdes". D'ailleurs, je déteste cette expression. On dit "traits fins", mais par rapport à qui ? "Traits épais", mais par rapport à qui ? Encore une fois, la beauté occidentale est la référence et tout ce qui est différent n'est pas beau, il faut s'en approcher le plus possible. Alors qu'il y a tous types de traits !

Seulement, l'imaginaire "Banania" véhicule l'idée que les Noir·e·s colleraient forcément à ces stéréotypes. Ce qui fait aussi que les femmes qui ont la peau foncée avec des traits européanisés vont être favorisées. Et cela crée des discriminations au sein même des familles.

Le privilège d'avoir la peau claire est universel. Plus tu te rapproches de la whiteness, plus tu as d'avantages. Pour un emploi, pour plein de choses. Tu ressembles plus aux Blancs, à ceux qui sont au pouvoir, donc tu fais moins peur, donc tu es favorisée.

A qui ton podcast s'adresse-t-il ? Aux femmes en pleine déconstruction, aux femmes qui l'ont entamée il y a longtemps ?

M. L. : A tout le monde ! Je reçois plein de messages et de retours de personnes qui s'identifient, expliquent réaliser certaines choses par rapport à leurs propres biais.

Tu mets en valeur le fait de ne pas juger les femmes en fonction de là où elles sont par rapport à leur cheminement personnel.

M. L. : Oui. Il faut laisser les femmes vivre, il y a tellement d'injonctions. Ne pas partir du principe qu'elles mènent tel combat ou non en se basant sur ce qu'elles ont sur la tête. Il y a beaucoup de femmes noires à qui l'on dit qu'elles nuisent à "la cause" en mettant des perruques. Mais quelle cause ? Celle de survivre dans un environnement professionnel toute la journée ? Bien sûr, il faut que des personnes militent, mais pour certaines, "la cause" c'est comment elles vont finir le mois.

En plus d'avoir une pyramide de la beauté, il y a une pyramide sociale et raciale en France. J'entends encore des gens me dire qu'ils ne voient pas les couleurs. Je leur demande : "Tu ne vois pas les couleurs du livreur Deliveroo ? Du livreur Amazon ? Du livreur Carrefour ? Tu ne vois pas quand tu vas au restaurant, qui est au bar et qui est à la plonge ? Qui est femme de ménage ? Qui ramasse les ordures ? Tu ne vois pas les couleurs mais tu ne vois pas celle des gens qui te servent, au quotidien ? Alors fais un test pendant une semaine, et tu verras."

En outre, la déconstruction, le combat, n'est pas la priorité de tou·te·s. En revanche, les personnes noires qui sont plus aisées, qui ont bénéficié de davantage d'éducation et possèdent de marge de manoeuvre, peuvent prendre du temps pour parler, sensibiliser, agir, mettre les sujets du racisme sur la table, même au sein de nos communautés. Le faire pour celles et ceux qui ne peuvent pas.

Tu parles également beaucoup de la façon dont certaines discriminations s'immiscent dans les familles.

M. L. : C'est là qu'elles commencent. Ton premier défrisage, c'est souvent ta mère qui te l'a fait, Elle reproduit ce qu'elle a vu dans son enfance. Les premières réflexions sur les cheveux "trop bouclés, trop crépus" viennent souvent de la cellule familiale. Les violences, de manière générale, viennent souvent de la cellule familiale. Et quand par la suite tu es confronté·e à ces discriminations à l'école, dans la société, l'ampleur et les conséquences en sont décuplées.

Tu as deux enfants, comment les prépares-tu à cette réalité ?

M. L. : Ma politique, c'est que je ne laisse rien passer. Rien. Aucune micro-agression. Une fois, un homme a essayé de caresser les cheveux de mon fils dans la queue d'un commerce, je lui ai immédiatement demandé d'enlever ses mains de sa tête. J'éduque mes enfants à venir me dire la moindre remarque.

Par ailleurs, ils sont métisses, leur père est blanc, et ont également beaucoup de commentaires sur leur physique. On leur dit qu'ils sont mignons etc. Et j'insiste sur le fait que la beauté n'est pas tout. Ce n'est pas ce qu'il faut développer. Il y a d'autres qualités à prioriser.

Il est donc question de déconstruire la beauté dans ce qu'elle veut dire - le message que les standards réducteurs véhiculent et ce qu'ils conditionnent au sein des rapports aux autres et des vécus - mais aussi de s'affranchir de l'importance qu'elle entretient dans la société.

M. L. : Oui. Ce qu'il faut également, c'est déconstruire le regard que l'autre a sur soi. Se trouver beau et belle soi-même, sans demander l'aval ou la validation des autres. Déconstruire l'opinion des autres sur ses cheveux, sur sa peau. Reprendre le pouvoir de sa narration.

On parlait du travail tout à l'heure : comment les standards de beauté gangrènent-ils la sphère professionnelle ? Conditionnent-ils l'évolution des personnes concernées en tant qu'employé·e ?

M. L. : Bien sûr. Des études sont justement sorties sur ce la façon dont l'aspect physique d'une personne impacte son quotidien et le privilège que la beauté confère (le concept de "pretty privilege", ndlr). Les gens dits "beaux" sont perçus plus positivement que les gens qui ne le seraient pas aux yeux de la société. Dans toutes tes interactions, dans tous les domaines. Résultat : ta vie est plus facile, même au bureau.

Qui, en priorité, devrait déconstruire la beauté ?

M. L. : Les Blanc·he·s. Ce sont les Blanc·he·s qui doivent mettre fin au racisme, et par conséquent qui doivent déconstruire leur vision de la beauté. Le racisme est traité comme un problème de Noir·e·s, mais nous n'avons pas les clés pour y mettre un terme, nous n'avons pas le pouvoir. Nous pouvons juste le subir et en parler entre nous. Les Blanc·he·s doivent s'emparer du sujet, déconstruire leurs acquis, s'éduquer sans compter sur leur "ami noir", en parler autour d'eux et ne plus laisser la blague raciste du tonton à Noël passer.

Nous, de notre côté, on doit se détacher, s'émanciper du regard blanc. Pour construire nos propres modèles, notamment. Montrer autre chose. Les enfants noirs aujourd'hui ne se voient pas dans les poupées, ni dans les livres pour enfants. On est obligé·e·s de trouver des moyens de pallier cette absence de représentation.

 

Déconstruire la beauté, disponible sur toutes les plateformes d'écoute