Le "masque qui glisse" est-il le nouveau manspreading ?

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale en janvier 2021
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Le "masque qui glisse" est-il l'apanage des hommes ? Oui, à en croire certains, qui font même une comparaison pertinente avec le manspreading, cette façon de s'asseoir les jambes écartées pour prendre toute la place dans les transports.
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Il glisse lentement mais sûrement sous le nez d'Emmanuel Macron, du ministre de l'Education nationale Jean-Marie Blanquer, de Didier Raoult, le masque. Il côtoie le dessous des narines de Bill Clinton et de Barack Obama. Il est particulièrement hermétique à l'arrête de Jean-Luc Mélenchon et d'Eric Dupond-Moretti, aussi.

Alors que les ministères de la Santé et les soignant·e·s des quatre coins du globe s'échinent à nous rappeler les gestes barrières et autres consignes pour placer son masque correctement, nombreux irréductibles semblent n'en faire qu'à leur tête. Ou plutôt, réussiraient la prouesse de ne pas sentir que le bout de tissu se fait la malle, saisissant l'occasion certes bienvenue mais pas vraiment prudente d'aérer leur museau rougi par le froid.

On se demande, pour comprendre d'où vient la tendance : qu'ont en commun ces énergumènes ? La fonction, pas forcément. Le bord politique, non plus. L'envie irrémédiable de ne pas faire comme tout le monde, peut-être. Mais en fait, ce qui rassemble ces adeptes du pif à l'air, c'est leur genre. Ce sont (le suspense est insoutenable)... des hommes. Et c'est même l'un d'entre eux qui le dit.

Le masque qui glisse, "c'est un truc de mecs", lance le journaliste scientifique du New York Times James Gorman dans un billet savoureux, qui associe d'ailleurs ce phénomène à un autre travers purement masculin. "C'est comme le manspreading, mais avec des masques. Appelez ça le 'manslipping'". Le manspreading, pour rappel, évoque la façon dont certains hommes écartent leurs jambes à outrance lorsqu'ils sont assis dans les transports en commun, poussant leurs voisins (très souvent des voisines) à se recroqueviller dans un coin.

Il poursuit : "Les femmes portent aussi des masques, et bien sûr, ils glissent parfois. Mais je vois beaucoup plus de dérapages chez les hommes. Je le vois non seulement aux infos, mais aussi dans les épiceries et dans la rue. Ce ne sont pas tous les hommes, bien sûr. Mais tous les hommes ne prennent pas deux ou trois places dans le métro. Quelque chose chez certains hommes semble rendre difficile le maintien de ce masque là où il devrait être."

Alors, une question demeure : pourquoi diable ces citoyens du monde cèdent-ils si volontiers à cette vilaine manie ? Ou en tout cas, n'y remédient pas sur-le-champ ? Eléments de réponse.

Serait-ce la taille, l'habitude, que dis-je, la négligence ?

James Gorman s'interroge et émet quelques hypothèses, allant d'un argument physique ("Leur nez est-il trop gros pour le masque ?") à des raisons physiologiques ("Ont-ils besoin de davantage d'air que les femmes et les enfants ?"), en passant par la simple éventualité que les hommes seraient juste des "slobs". Un terme anglais qui n'offre pas de traduction tout à fait exacte, puisqu'il oscille entre "flemmard" et "gros dégueulasse". Tentant, mais pas assez satisfaisant, estime le chroniqueur.

A la place, il lie le fléau du "masque qui glisse" à la masculinité toxique, concept à la source de bien des positions ridicules - au propre comme au figuré. "J'en conclus que le 'manslipping' est comme le 'manspreading'. Nous - certains d'entre nous - le faisons parce que nous sommes, eh bien, des hommes. Et qu'on sait comment sont les hommes." Sous-entendu : habitués à faire fi des lois, ou du moins, à dicter les leurs. Et surtout friands de prouver leur robustesse, leur sacro-sainte "virilité" dès qu'ils en ont l'occasion.

Car ces hommes-là, ceux qui choisissent de porter le masque tels qu'ils l'entendent, sont des mecs, des vrais. Du genre à ne pas se plaindre ni du froid, ni de la douleur, ni d'attraper la "grippette" qui fait flipper la planète.

Des mecs qui ont de bonnes chances de "manspreader", aussi. D'étaler leurs jambes comme ils "affirment leur domination", observait The Independent en 2015, précisant que "cette façon de s'attribuer l'espace est le miroir d'autres façons dont les hommes occupent les autres espaces dans la société". Pour qui le respect des autres passe après leur confort à eux, tant on les a éduqués à adopter des postures de force quand on priait les femmes de prendre le moins de place possible. Certains d'ailleurs, comme quelques "manslippers", ont recours à ce réflexe presque inconsciemment, c'est dire à quel point les rapports qui motivent ces comportements sont intériorisés.

La relation conflictuelle entre masque et masculinité (toxique)

Un manslipper en puissance.
Un manslipper en puissance.

Au-delà des abonnés au "masque qui glisse", il y a les récalcitrants purs et durs au dispositif. Dans une interview pour le New York Times, l'auteur Anand Giridharadas remarque ainsi qu'il y a "une catégorie très dominante d'hommes qui pensent clairement que le port d'un masque exposerait tellement leur vulnérabilité qu'ils préféreraient risquer de mourir du virus". Effarant. Une étude américaine a de son côté démontré que la tranche de la population la moins encline à se couvrir du nez au menton était, là aussi, celle des hommes. Pas de raisons physiologiques non plus, mais un besoin de préserver leur réputation, puisque porter un masque ne serait pas "cool", et nombreux des sondés, en grande majorité blancs, auraient peur de paraître "faibles". Aïe.

D'après les chercheur·se·s à l'origine du sondage, qu'ils aient "moins l'intention que les femmes de porter un masque facial peut s'expliquer en partie par le fait que les hommes croient plus que les femmes qu'ils seront relativement peu touchés par la maladie". Manque de bol, ce sont justement ces premiers qui succomberaient davantage du Covid-19. Et le masque reste le rempart le plus efficace pour les protéger, eux et leurs proches.

Cette fonction, c'est ce qui convainc James Gorman de ne pas copier ses homologues masculins rebelles. Il l'admet sans détour : il n'est pas meilleur que les autres, il est simplement mortifié par les conséquences sanitaires d'un tel manquement aux directives des expert·e·s. "Je ne laisse pas mon masque glisser, mais ce n'est pas parce que mon coeur est pur. C'est parce que je suis terrifié. J'ai peur du virus et d'enfreindre les règles."

Une crainte légitime, que celle du Covid-19, qui gagnerait à contaminer davantage d'individus. Pour limiter la propagation du virus, anéantir l'épidémie, et enfin revenir à une époque où porter un masque sous le nez ne ferait tiquer (pour ne pas dire enrager) personne.