"L'Événement" : Audrey Diwan nous parle de son film viscéral et politique sur l'avortement

Bande-annonce du film L'événement
"L'Événement", adapté du roman éponyme d'Annie Ernaux, retrace l'avortement clandestin d'une jeune étudiante dans les années 60. Un film intime et puissant couronné du Lion d'or à la Mostra de Venise cette année. Rencontre avec la réalisatrice Audrey Diwan et l'actrice Anamaria Vartolomei.
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Anne se regarde dans le miroir du coin de l'oeil. Quelque chose cloche depuis quelques semaines. Des crampes dans le bas-ventre. Le couperet va finalement tomber : Anne est enceinte. Et son monde va basculer. Car elle est étudiante et vit en 1963, une époque où l'avortement est encore illégal et où une grossesse s'apparente à "la fin du monde". C'est donc une course contre la montre qui va s'amorcer. Le corps d'Anne est devenu son ennemi, le temps un rouleau-compresseur qui s'apprête à écraser ses rêves d'émancipation. Car elle veut poursuivre ses études, continuer à danser et flirter avec des gars au bar du coin, vivre sans entrave.

S'appuyant sur le récit autofictionnel d'Annie Ernaux, L'Événement (publié en 2000) et son écriture à l'os, la réalisatrice Audrey Diwan nous plonge en immersion dans le combat intime et solitaire de cette jeune femme contre ce corps qui a brutalement pris sa liberté en otage. Jouant sur la profondeur de champ, les gros plans, le cadrage serré, la caméra ne lâche pas son héroïne, de plus en plus isolée, emmurée dans son terrible secret. Alors que les semaines s'égrènent, le film saisit les tourments d'Anne, sa fébrilité, sa colère face à l'hypocrisie d'une société qui refuse de lui laisser le choix et la met en danger de mort, son acharnement à vouloir se débarrasser de son hôte indésirable coûte que coûte. Et l'étreinte asphyxiante de cet étau qui se resserre de jour en jour.

Bien loin de la simple chronique historique, L'Événement glisse inexorablement vers le body horror, alors qu'Anne lutte pour se délivrer de cette chose qui croît en elle, le temps de séquences douloureusement étirées, suffocantes. En résulte une odyssée intérieure qui se vit et se ressent avec une intensité inouïe, un film de chair, de larmes et de rage, de ceux qui hantent durablement. L'Événement est une expérience et elle marque au fer rouge.

Nous avons échangé avec la réalisatrice Audrey Diwan et sa formidable actrice Anamaria Vartolomei à propos de ce long-métrage puissant, auréolé d'un Lion d'Or en septembre dernier. Mais aussi de politique, de tabou et de female gaze.

Terrafemina : Audrey, comment fait-on pour transformer les mots d'Annie Ernaux en expérience physique ? Car L'Événement est un film que l'on "ressent".

Audrey Diwan : Je suis ravie parce que c'était vraiment le but : faire de ce film non pas un récit, mais une expérience. C'est ce que j'ai ressenti en lisant le livre, une espèce d'immersion, de suspense intime qui m'a happée d'un bout à l'autre.

D'abord, j'ai travaillé à l'épure pour rester essentielle afin d'être alignée avec l'écriture d'Annie Ernaux. Et j'ai beaucoup réfléchi à la notion de durée. Faire durer une scène est très dur pour une actrice, il faut pouvoir tenir une émotion et que moi, je la soutienne à la caméra. C'est ainsi que l'on sort de la pure théorie pour être dans le ressenti. En revanche, il fallait rester vigilante : si l'on fait durer les scènes trop longtemps, on rentre dans la provocation et ça, cela ne m'intéresse pas.

Le dispositif cinématographique joue beaucoup : le cadrage serré, l'utilisation du format 1:37...

Audrey Diwan : Ce sont des choix qui visent à essentialiser. Je voulais placer cette jeune femme, son histoire et son corps au centre. Ce dispositif participe à rendre le spectateur actif. J'aime faire confiance au spectateur, à son intelligence et à ses sensations : tout ce qu'on ne voit pas, on l'imagine.

Le "female gaze" est particulièrement prégnant dans votre film.

Audrey Diwan : Oui, j'ai tenté de raconter ce qu'est le regard de cette jeune fille sur elle-même. Nous avons beaucoup discuté de tout cela avec Anamaria : comment intégrer le female gaze dans un discours plus complexe ? Un homme ne l'aurait certainement pas traduit comme ça, mais toutes les femmes ne l'auraient pas fait comme moi. Il y a la singularité d'un regard, qui est le fruit d'une culture et d'une histoire.

Anamaria Vartolomei dans "L'événement"
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L'événement n'occulte rien. Annie Ernaux a d'ailleurs souligné la justesse du film, parlant même du "dérangement" suscité par les images. Etait-ce essentiel pour vous de regarder cette réalité en face ?

Audrey Diwan : Annie Ernaux ne détourne jamais le regard et il était donc important pour moi d'être en phase avec ça. Je n'ai pas eu de problème moral en faisant le film. A chaque fois que je me demandais où j'allais placer ma caméra, je m'interrogeais sur ce qu'Anne allait regarder. Je voulais être dans la précision de ce regard-là pour insérer mon oeil de réalisatrice.

Certaines scènes côtoient l'horrifique.

Anamaria Vartolomei : Ce sont des scènes que j'appréhendais beaucoup. Cela me faisait un peu peur parce que je n'ai jamais connu de douleur aussi intense. Et je craignais d'être à côté de la plaque ou de ne pas arriver à être juste. Mais j'ai été très bien entourée, bien regardée.

Avec Audrey, nous avons travaillé en miroir, nous avons bossé sur le souffle. Dans le film, il y a cette scène où la douleur est censée être de plus en plus intense et monter crescendo. Audrey a demandé à l'ingénieur du son de me donner une oreillette qui me balançait un "tic tac" constant et de plus en plus fort. A la fin, ce "tic tac" était tellement puissant qu'il vibrait et résonnait en moi. Cela m'a rappelé cette phrase d'Annie Ernaux qui disait : "Le temps est devenu une chose informe qui avançait à l'intérieur de moi".

Audrey Diwan : C'est d'ailleurs une phrase horrifique. Nous avons vraiment voulu travailler sur le corps de manière concrète. Pour certaines scènes, nous étions assises l'une en face de l'autre et on cherchait ensemble des sensations communes.

Audrey, choisir d'adapter ce roman n'est pas anodin. Vous avez d'ailleurs dû vous battre pour le financement. Le considérez-vous comme un film politique ?

Audrey Diwan : Je pense qu'on n'échappe pas à qui l'on est lorsqu'on réalise un film. Je suis politisée, de par mon histoire et mes études de sciences politiques. Lorsque je choisis un sujet, je cherche d'abord quelque chose qui me touche de façon intime et parce que je suis politisée, je vais naturellement vers des sujets qui tendent à l'être.

Mais je ne pars pas sur un projet en me disant que je vais être l'étendard d'une cause. D'ailleurs, dans ce film, ma cause n'est pas l'avortement clandestin, mais la liberté : la liberté sexuelle autant que la liberté d'avorter ou celle de faire des études. Je me suis sentie proche de cette narration et sa dimension politique a évidemment résonné.

Le mot "avortement" n'est pas prononcé de tout le film. Mais ce silence permet paradoxalement de libérer la parole de nos jours. Il va forcément faire réagir, créer du dialogue.

Audrey Diwan : Oui, c'est libérateur. Et je ne suis d'ailleurs pas arrivée par hasard à ce livre : c'est après avoir avorté qu'une amie m'a conseillée de lire L'événement. C'est comme ça que j'ai découvert l'avortement clandestin avec tous les dangers que cela comporte.

Il y a eu quelque chose de très intime dans le fait de confier : "Moi, quand j'ai avorté...". J'ai l'impression de libérer les gens en face de moi, cela crée du débat. Même les hommes me racontent le moment où ils ont accompagné leur femme qui allait avorter. C'est bien, allons-y, posons des mots ! Poser des mots, sortir du silence, c'est déjà changer les mentalités. Ca, ça devient politique.

Anamaria, vous faites partie d'une génération qui ose davantage briser ce tabou.

Anamaria Vartolomei : Oui, j'ai l'impression que nous sommes très alertes. Je le vois autour de moi et chez mon frère de 16 ans : c'est un sujet dont on parle plus. Il y a moins de honte, moins de jugements vis-à-vis de l'IVG. J'ai l'impression d'une "safe place" où l'on peut en parler en toute sécurité, de manière très libre.

Audrey Diwan : Le bémol, c'est que ça dépend encore beaucoup des endroits et des milieux...

On constate justement l'acuité du film : au Texas, en Pologne, le droit à l'avortement reste encore menacé.

Audrey Diwan : Et même en France, je ne pense pas qu'il soit complètement acquis partout... Que vaut la loi quand votre famille est contre ? Ou quand vous ne trouvez pas un médecin qui pratique l'avortement à moins de 30 kilomètres ? Ce n'est pas si simple. Il y a toute une réalité qui nous échappe. La loi est nécessaire, mais elle ne suffit pas toujours à protéger un droit.

Audrey Diwan et son Lion d'Or au Festival de Venise le 11 septembre 2021
Audrey Diwan et son Lion d'Or au Festival de Venise le 11 septembre 2021

2021 semble une année-pivot : Chloé Zhao (Nomadland) a remporté l'Oscar de la meilleure réalisatrice, Julia Ducournau (Titane) la Palme d'or à Cannes et vous, le Lion d'or à la Mostra de Venise. Les choses seraient-elles enfin en train de changer ?

Audrey Diwan : Ce qui change, même si c'est lentement et péniblement, c'est la défiance de l'industrie au regard du genre. Ce qui me frappe, c'est que Nomadland, Titane et L'Événement sont trois films dont les sujets et les dispositifs ne sont pas simples. Et ce qui évolue, c'est qu'on a le droit de faire ces films-là. L'industrie du cinéma semble commencer à nous faire confiance, ce que je trouve fou. Qu'on interroge nos compétences au regard de notre sexe est un non-sens, mais ça évolue.

Vous avez eu cette fameuse phrase lors de votre discours à Venise : "Plus on laisse de femmes faire des films, plus il y a de chances qu'elles reçoivent des prix".

Audrey Diwan : J'ai l'impression d'avoir dit quelque chose d'évident, mais je suis contente que ça ait marqué les esprits. C'est donc qu'il fallait le dire ! (rires)

Un rapport du CNC vient de tomber : seuls 25 % des films réalisés en 2020 en France l'ont été par des femmes.

Audrey Diwan : Sachant qu'en plus, il y a probablement eu un repli à l'aune du Covid. Chaque crise mène à un recul des mentalités, et je pense qu'en 2020, on a reculé. Etre plus nombreuses à faire des films, ça ne veut pas dire qu'on atteint l'égalité. Nous ne sommes que 25% à réaliser des films et on obtient quand même des résultats : c'est dire si on est fortes ! Donc, si j'étais l'industrie du cinéma, je commencerais à faire enfin confiance aux femmes.

L'événement

Un film d'Audrey Diwan

Avec Anamaria Vartolomei, Kacey Mottet Klein, Sandrine Bonnaire, Pio Marmaï...

Sortie au cinéma le 24 novembre 2021