Culture
On a parlé lesbianisme, crop top et déconstruction avec Aloïse Sauvage
Publié le 23 juillet 2022 à 11:00
Par Catherine Rochon | Rédactrice en chef
Rédactrice en chef de Terrafemina depuis fin 2014, Catherine Rochon scrute constructions et déconstructions d’un monde post-#MeToo et tend son dictaphone aux voix inspirantes d’une époque mouvante.
Après un premier album percutant en 2020, Aloïse Sauvage revient avec deux nouveaux singles engagés, "Focus" et "Crop Top", qui claquent comme des hymnes. Nous avons rencontré cette artiste passionnante pour parler féminisme, fringues, utopie et combats.
L'interview vidéo Girl power d'Aloïse Sauvage
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Elle a beau s'en défendre, Aloïse Sauvage est une artiste militante. Que cela soit à travers ses chansons ou ses choix d'actrice (120 battements par minute, H24), elle donne voix et corps à ses engagements. La preuve avec ses deux nouveaux singles joyeusement politiques, Focus et Crop Top, qui dézinguent le sexisme et les injonctions faites aux femmes.

Lorsque nous la rencontrons en ce début d'été, elle piaffe d'impatience car les festivals ne vont pas tarder. Aloïse Sauvage a hâte de retourner s'ébrouer sur scène. Et elle a beaucoup à donner. En pleine déconstruction, elle nous parle de "renaissance", d'"affirmation", de ces oppressions qu'elle n'arrivait pas à nommer jusqu'ici. Aujourd'hui, la chanteuse pluridisciplinaire se fait un devoir de l'ouvrir pour parler de ces luttes féministes et LGBTQIA+ qu'elle veut porter. Interview libre et cash.

Terrafemina : Ton titre Crop Top tombe à point nommé, alors que des jeunes lycéennes se font régulièrement sermonner voire exclure de leur établissement à cause de leur tenue jugée "inappropriée". Cela t'a-t-il inspirée ?

Aloïse Sauvage : Oui, grave, cette chanson couvre plein de thématiques liées au consentement, aux féminicides, aux tenues " inappropriées". Effectivement, je trouve ça terriblement tragique de ne pas pouvoir d'habiller comme on veut. Non, un crop n'est pas "indécent", il faut le rappeler.

Toi-même, as-tu eu à faire face à des remarques sexistes sur tes fringues, ton apparence ?

A.S. : On vit un sexisme tellement normalisé qu'on ne s'en rend même pas compte en tant que femme. J'ai mis du temps à déconstruire ça et à réaliser que la société était ultra-sexiste. Dès que tu es une femme qui s'affirme, dans ton discours ou ta posture- je l'ai beaucoup vécu dans la musique-, tu passes vite pour une reloue, une diva ou une hystérique.

Sur le côté vestimentaire, on m'a fait remarquer que je devrais m'habiller de manière "plus féminine". C'est tragique de constater qu'il y a souvent un amalgame entre la tenue vestimentaire et la sexualité.

La pochette du single Crop Top est très forte, brouillant les pistes entre les codes associés à la féminité et à la masculinité. Recherchais-tu cette ambiguïté ?

A.S. : Oui. J'avais envie de faire une pochette pop acidulée, comme une référence aux années 2000 avec ce boxer qui dépasse du jean et ces abdos saillants. Il y a le crop top pour le côté "féminin" et les abdos qui peuvent référer au côté "masculin". J'adore l'idée que l'on puisse penser que c'est un mec sur la pochette alors que ce sont mes abdos ! Je trouvais ça drôle.

Aloïse Sauvage et son crop top © Flo Pernet

Au festival de Cannes en 2017 pour le film 120 battements par minutes, tu avais d'ailleurs monté les marches en costume. Les vêtements sont-ils politiques pour toi ?

A.S. : Oui. Je considère que tout est politique. Je ne suis pas militante au sens "pur" du terme. J'ai des amis militants qui se lèvent chaque matin pour rendre visibles les luttes que nous vivons de manière intime au quotidien. Moi, je me sens moins légitime. Mais faire des chansons, c'est politique et s'habiller, c'est politique.

Donc oui, porter un costume et des chaussures plates à Cannes, c'était aussi politique. D'ailleurs, j'étais jurée à la Queer Palm en 2021 et je me suis fait recaler pendant quelques minutes : la personne de la sécurité estimait que ma tenue n'était pas assez féminine pour le tapis rouge. Alors que j'étais hyper stylée, en legging vinyle avec un haut un peu lose... On m'a finalement laissé passer parce que j'avais ce statut privilégié de jurée.

"Comment est-on encore bloqués dans le monde d'avant ?", te demandes-tu dans Crop Top. Comment imagines-tu ce "monde d'après" ?

A.S. : J'aimerais vraiment que l'on soit toutes et tous égaux, qu'il n'y ait plus de discriminations, que cela soit au niveau du genre, racial, social, de l'orientation sexuelle... On se définit encore beaucoup trop en regard de l'autre et il y a toujours un dominant et un dominé. J'ai envie de croire que ce n'est pas une utopie, que c'est possible.

Tu répètes dans cette chanson : "Quand on dit non, c'est non". L'as-tu conçu comme un hymne au consentement ?

A.S. : Oui, je la voulais presque "pédagogique". On parle de plus en plus de consentement, notamment grâce à #MeToo. C'est important de le rappeler, car c'est une notion encore floue pour certaines personnes. Après toutes ces années de silence et d'oppression, on est obligées de reconfigurer les mentalités de façon plus abrupte. Un peu comme le Balance ton quoi d'Angèle, cette chanson peut avoir des vertus éducatives car elle s'adresse aussi aux hommes.

Je le dis dans le deuxième couplet : "Comme un frère, je te vois quand tu me respecte". Ce qu'on souhaite, c'est la paix et l'amour, pas la guerre et la haine. Mais on doit sortir les armes pour se faire entendre et il ne faut pas avoir peur de le faire. Plus on est nombreuses et nombreux à revendiquer des combats parfois encore trop minoritaires ou trop timidement incarnés, plus on atteindra la normalité, je l'espère.

"L'homme est têtu, il veut pas se taire, pourquoi tu me parles, je veux pas te plaire", "Trois coups dans la carotide, tu vas le sentir le 'pute' que tu viens tout juste de sortir". Un esprit guerrier imprègne ton premier single, Focus. Est-ce la stratégie à adopter pour naviguer dans ce monde sexiste ?

A.S. : Oui, les colères sont justes quand elles sont au bon endroit. Dans l'album que je suis en train de préparer, il y a une écriture plus frontale. J'ai eu besoin de me réaffirmer à des endroits où j'ai parfois flanché, lors de périodes de doutes, d'immobilité. Je suis passée en mode "empowerment" à la fois dans les paroles mais aussi dans ma vie au quotidien.

As-tu noté une évolution dans les comportements et les mentalités depuis #MeToo ?

A.S. : Oui, il y a une avancée dans la prise de conscience, dans la libération de la parole. Est-ce suffisant ? Non. Ce qui est dur, c'est que dès qu'il y a une avancée, il y a rapidement un recul hyper violent. Le "backlash" du #MeToo, c'est clairement en ce moment. On le voit bien avec ce recul du droit à l'avortement aux Etats-Unis.

Comment as-tu entamé ta déconstruction féministe ? Il y a-t-il eu des rencontres, des lectures qui ont créé un déclic ?

A.S. : Je pense qu'être lesbienne demande une déconstruction évidente. J'avais des oeillères, des choses auxquelles je ne faisais pas attention. Et le fait d'être lesbienne m'a fait prendre conscience de ma place dans le monde. J'ai senti que j'avais un devoir de parler car j'étais visible en faisant de la chanson.

Je suis arrivée sur scène alors que je venais de découvrir mon homosexualité, je me suis déconstruite en même temps que le public découvrait mes chansons. J'ai beaucoup évolué ces dernières années. J'ai des ami·e·s, une soeur qui m'ont apporté énormément de lumière et de connaissances au fil des conversations. Et puis bien sûr, il y a des bouquins qui m'ont aidée comme l'indétrônable Virginie Despentes, Mona Cholet avec Sorcières et Beauté fatale ou encore Le génie lesbien d'Alice Coffin.

Tu abordes le lesbianisme dans des chansons comme Jimy ou Omowi. De plus en plus d'artistes comme Pomme, Suzane ou Hoshi participent à la visibilité des lesbiennes. Cela te paraît important ?

A.S. : Oui, ça me paraît essentiel. Je suis très heureuse qu'on soit de plus en plus d'artistes ouvertement queer sur le devant de la scène et à en parler. J'admire beaucoup la nouvelle génération, leur ouverture dès leur plus jeune âge. Elles et ils questionnent l'orientation sexuelle, l'identité de genre, leur fluidité.

Moi, j'ai mis du temps à comprendre celle que j'étais. Mais mes chansons ont visiblement aidé certaines personnes à faire leur coming out, même à 30 ans. C'est merveilleux et ça me donne beaucoup de force.

A quoi ressemblera ton nouvel album ?

A.S. : Je trouve qu'il va plus loin musicalement. Il y a de l'éclectisme, entre pop et rap, des morceaux plus lyriques, plus affirmés et des morceaux aussi plus rapés. Pour moi, c'est comme un "deuxième premier album". J'ai eu le temps du recul. Il parle beaucoup de métamorphose, de renaissance, d'intime et de collectif. J'ai hâte de le partager car je le trouve très beau, j'en suis fière.

Aloïse Sauvage, singles Focus et Crop Top. Album prévu fin 2022.

Mots clés
Culture musique Portraits Girl power feminisme News essentielles interview lesbienne LGBTQI Femmes engagées
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