4 bonnes raisons d'intégrer le "Fight Club féministe" de Jessica Bennett

Pourquoi lire "Le Fight Club féministe" de Jessica Bennett
Pourquoi lire "Le Fight Club féministe" de Jessica Bennett
Manuel de survie "à l'usage des working girls", portrait redoutable de véracité du monde de l'entreprise et de son sexisme ordinaire, manifeste sororal à la douce misandrie... Avec son "Fight Club féministe", la journaliste Jessica Bennett délivre un réjouissant best-seller.
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C'est quoi, un Fight Club féministe ? Facile : une bande de filles qui s'unit contre la misogynie du monde, et papote expériences persos et stratégies de contre-attaque acidulées l'espace de réunions, cafés et tables-rondes bienveillantes et intimistes. Celui de la journaliste Jessica Bennett, "gender editor" au sein du prestigieux New York Times, s'est simplement décidé l'espace d'un McDo en compagnie de ses copines working girls.

Et ces ripostes sororales constituent une grande partie de son best-seller acclamé outre-Atlantique : le Manuel de survie à l'usage des working girls, sous-titré "Bienvenue au Fight Club féministe !", dont l'éditeur Autrement nous propose aujourd'hui une nouvelle édition. Investir ce néo-classique du pop-féminisme, c'est savourer un compte-rendu acidulé du monde du travail, traversé d'observations drolatiques, de douce misandrie et de citations inspirantes. Comme un film d'Anne Hathaway, en plus rock'n'roll et irrévérencieux.

Dans ce journal de bord abondamment illustré, les introspections de la journaliste côtoient les pensées taquines de la grande Nora Ephron (Quand Harry rencontre Sally), et les révolutions de demain se peaufinent au coin de la machine à café, entre deux diapos ronflants. Une lecture réjouissante qui risque bien d'égayer vos prochaines réus - en distanciel ou non. Pas convaincue ? Voici quatre bonnes raisons de le dégoter.

Pour son portrait incisif du monde du travail

Marre des manuels de développement personnel blindés de mantras néo-libéraux juste bons à noyer les conférences TedX ? Pas de panique, ce n'est pas la tonalité de Jessica Bennett, qui s'attarde sur le sexisme ordinaire du fameux "esprit d'entreprise", juste bon à couvrir les excès d'autorité et autres attitudes toxiques. Comportements manipulateurs et abusifs sont épinglés par l'autrice, le temps d'un panorama qui sent le vécu.

Il y est notamment question de "l'homo usurpator", ce mec qui se réapproprie le travail des autres ("Il suffit de naître homme pour se voir attribuer tous les mérites"), du sténophallocrate, qui traite chacune de ses collègues comme la secrétaire du service ("même quand il est clair que ce n'est pas votre rôle") ou encore de "l'anti-ragnagnas", ce Jean-Michel qui ne se prive jamais de tout mettre sur le dos de vos menstrues. Bien qu'il n'y connaisse rien bien évidemment. Ah, la magie de la vie active...

Les variétés de machos pour bureau sont collectées comme autant d'espèces de Pokémons - en plus bruyants et dérisoires. Une plume qui n'épargne personne, et c'est tant mieux.

Avec son "Fight Club féministe", Jessica Bennett passe au crible le sexisme ordinaire du monde de l'entreprise.
Avec son "Fight Club féministe", Jessica Bennett passe au crible le sexisme ordinaire du monde de l'entreprise.

Pour son humour dévastateur

Vous l'aurez deviné au vu des citations ci-dessus, Jessica Bennett voit juste, mais sans gravité. Autrement dit, l'humour chez elle est comme un slogan que l'on décoche en manif : une arme redoutable face à la bêtise masculine. Et à ce titre, cet ouvrage, traduit dans une quinzaine de langues, s'apparente parfois à un véritable spectacle de stand-up, de ces scènes bousculées par l'irrévérence ravageuse d'une Sarah Silverman.

Florilège : la journaliste nous recommande de réagir à chaque tentative de "manterrupting" (ces malotrus qui vous coupent la parole tout le temps) en adoptant une "stratégie anti-Kanye", en référence à ce lugubre instant médiatique où l'inénarrable Kanye West avait interrompu Taylor Swift en pleine remise de prix. Face au syndrome de l'imposteure, elle propose une attestation à remplir, sobrement intitulée "Chérie, tu mérites ton putain de boulot". Des "chéries" auxquels elle recommande également une série de cocktails féministes post-heures de taf, comme 'l'anti infection urinaire", à la composition peu complexe : "Vodka, cranberry... une autre !".

Un art de la punchline trash qui recouvre de plus profondes introspections. Comme lorsque l'écrivaine détaille le Top des "meilleurs endroits où pleurer en public". On a déjà connu prescriptions moins désabusées. Mais pleurer importe, oui, même pour les mecs et alliés. Ou, comme les surnomme Jessica Bennett, le "service des affaires péniennes", à qui elle dédie un manifeste : "Comment ne pas être un gland quand on a une bite".

Un livre tout à la fois féroce et sororal à l'usage des working girls.
Un livre tout à la fois féroce et sororal à l'usage des working girls.

Pour ses petits tips salutaires

Tips et manifestes recouvrent ce manuel de survie. Stratégies de combat déjà (rappelez-vous, vous venez d'investir un Fight Club), comme le fait de soutenir les idées des consoeurs féminines lors des réus pour assurer la force de la "masse clitorique" (la présence féminine dans l'open-space), conserver une zénitude imperturbable face aux anti-ragnanas désirant attiser votre colère, ou encore se bâtir un mur de bouquins et de documents pour détourner les regards des "lorgneurs", ces collègues qui reluquent les décolletés. "Le lorgneur est une version émasculée de l'horrible pinceur de fesses de l'époque Mad Men", déplore Jessica Bennett.

Dans la catégorie des conseils qui font mouche, l'écrivaine déploie également des suggestions de "poses de pouvoir" à adopter auprès de ses collègues (debout et les mains sur les hanches "comme Wonder Woman", penchée à la table au centre de tous les regards, assise au bout de cette dernière sans être avachie sur sa chaise) et une série de façons de dire "non" sans en avoir l'air.

Exemples ? "Je regrette, mais je ne peux pas", "Okay, mais j'ai une autre idée...", "J'ai quelques trucs urgents à terminer d'abord, quels sont tes délais ?".

Affirmer sa présence dans l'espace de co-working testostéroné sans bafouiller, c'est là l'une des grandes lignes directrices de l'experte. Pour nous réconforter, Jessica Bennett décoche quelques citations de personnalités (Meryl Streep, Jodie Foster, Michelle Obama) toutes convaincues d'être des "imposteures" - les meilleures du monde. Et cite encore l'impériale Nora Ephron : "Quels que soient vos choix et les chemins que vous emprunterez, j'espère que vous trouverez le moyen d'enfreindre les règles et de semer un peu la zizanie". Amen.

Pour son évocation des fight clubs féministes

Le Fight Club féministe, un titre qui claque, et un véritable phénomène de société. Millénaire. Jessica Bennett établit une frise chronologie des clubs de "baston" révolutionnaires : les Suffragettes bien sûr - qui paradaient pour le droit de vote - et les Militant Housewives (qui durant la Grande Dépression organisaient des boycotts contre la hausse des prix de la nourriture et des loyers), les Furies (des "lesbiennes en colère" qui bousculaient l'Amérique patriarcale des seventies) et les Guerrilla Girls (ce collectif qui dénonçait le sexisme du monde de l'art), ou encore les Newgirls, un club de boxe exclusivement destiné aux femmes cisgenres et transgenres.

Les Fight Clubs féministes ont toujours existé, et se comptent par dizaines de dizaines. L'autrice nous explique d'ailleurs comment en bâtir un nous-mêmes. En choisissant un lieu de réu d'abord ("Une chambre dans un dortoir, un café, la bibliothèque, la cabine d'essayage d'un Forever 21"), puis une liste de sujets à évoquer, et d'actions à mener - créer un fanzine, organiser des dîners women's only, des opérations de collages militants...

A travers cet intitulé badass, Jessica Bennett dépasse le simple cadre de la working girl dynamique. Elle adresse une ode passionnée à la sororité, qu'elle considère comme essentielle, si ce n'est matricielle, à tout "monde d'après".

"Les amies existaient bien avant le bureau moderne, bien avant le téléphone et la télé poubelle, bien avant que les femmes portent des pantalons. Des amies si intimes qu'on comprenait déjà au seizième siècle qu'une femme pouvait partager son âme avec sa meilleure amie, mais rarement avec son mari". A bon entendeur.

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